Dans ce qu’il est convenu désormais d’appeler l’affaire El Abdellia, il est le témoin clé qui jusque là avait choisi de ne pas parler. Sa version des faits est pourtant précieuse pour tenter de démêler et comprendre la vérité autour de ce triste épisode. De passage à Tunis, nous avons recueilli les révélations de Noureddine Gasmi, organisateur du Printemps des Arts.
C’est un homme affable qui nous accueille dans son grand bureau orné de peintures et d’objets design. Très digne, il nous confie du bout des lèvres la souffrance de ces derniers jours vécus au rythme des menaces et des calomnies publiques. Pourquoi alors ne pas avoir pris la parole plus tôt pour rétablir la vérité ? « J’ai été sollicité par une cinquantaine de médias tunisiens et étrangers. A chaud, j’ai eu le sentiment que cela ne ferait qu’envenimer les choses. Le scénario étant écrit d’avance ! » nous répond-il sur un ton péremptoire. Selon lui, il ne fait aucun doute que cette affaire relève de la pure machination dont les mobiles dépassent largement les enjeux identitaires et religieux. Les artistes sont une belle caisse de résonance pour semer et installer le chaos dans la société. Au final, c’est l’affaiblissement de la Tunisie qui est recherché favorisant ainsi les velléités mercantiles de puissances étrangères ! « Vous verrez bientôt des acquisitions spectaculaires faites en Tunisie par tel ou tel pays présenté comme ami » pressent-il !
Amer mais combatif, il jure que le Printemps des Arts destiné à promouvoir de jeunes artistes (à noter que les artistes confirmés Lilia Ben Zid, Najet Gherissi, Ali Tnani, Rachida Amara et Mehdi Bouanani sont passés par là) et aider des associations humanitaires (à qui il reverse l’intégralité des bénéfices) survivra et sortira renforcé de cette tempête!
Son récit des faits met en exergue quelques éléments nouveaux forts utiles pour discerner le vrai du faux. On apprend notamment que le ministère de la culture avait reçu la plaquette officielle de l’exposition, la semaine avant le démarrage de l’événement. Les principales œuvres exposées dont une partie de celles incriminées y étant illustrées, pourquoi dans ces conditions ce ministère de la tutelle ne s’est pas offusqué à temps du caractère jugé blasphématoire de certaines œuvres ? Tout au contraire, ce dernier avait préalablement manifesté (par sms) sa volonté de parrainer cette dixième édition de l’événement. Ce soutien va d’ailleurs se concrétiser, trois jours après le vernissage, avec la visite d’une commission exclusivement issue du ministère de la culture, venue acheter dix œuvres (dont le fameux tableau illustrant un salafiste en ogre) afin « d’encourager les jeunes artistes ». Autre information utile, l’exposition a été bâtie autour de la contribution artistique de six galeries d’art patentées par le Ministère de la Culture. Dans ces conditions, que penser de la prise de distance in fine du Ministre de la culture ?
Dans cette affaire, la manipulation ne fait pas l’ombre d’un doute comme tend à le prouver le dernier épisode judiciaire qui a vu l’arrestation de l’huissier-faussaire venu constater le délit de blasphème au dernier jour de l’exposition. Reste que l’embrasement de violences qui a suivi et qui conduira le gouvernement à décréter un couvre-feu de trois jours ne peut s’expliquer par l’acte isolé d’un individu seul aussi malintentionné soit-il ! Un tel impact général ne peut provenir que d’une « ingénierie » parfaitement maitrisée issue de réseaux influents ! Qui et pourquoi ?
Avec le recul, on peut néanmoins admettre que dans le cas d’El Abdellia la présomption de blasphème sans le désordre public qui a suivi n’aurait certainement pas eu le même impact dans l’opinion publique et le même traitement politique et judiciaire !
En présence d’une vérité contestée et d’une réalité périlleuse, les premières réactions officielles des trois ministres d’Etat (Ministre de l’Intérieur, Ministre de la Culture et Ministre des Affaires religieuses) détonnent ! Plutôt que des appels au calme, à la prudence et à l’unité nationale, nous avons eu droit au pugilat public des artistes et des organisateurs, jetant ces derniers à la vindicte populaire ! En revanche, pas un mot de condamnation par le Ministre de la culture et de la sauvegarde du patrimoine de la dégradation du palais El Abdellia (sans oublier celle des œuvres exposées), pourtant classé monument historique ! Les paroles plus clémentes prononcées depuis par les officiels ne suffisent pas à calmer la furie haineuse autour des artistes qui font face à des menaces physiques récurrentes et pour certains à des suites judiciaires (instruction d’une plainte en cours pour « atteinte au sacré » déposée par le Ministère de la Culture).
Au delà de cette désunion, le pays a perdu une belle opportunité de nourrir un débat autour de la définition juridique du blasphème, notion ö combien subjective dont il est urgent d’en définir les pourtours. Sur ce point, l’affaire El Abdellia a mis en exergue les vues divergentes entre le ministère de la culture et le ministère des affaires religieuses. La position du président Moncef Marzouki (dont la fille produit des événements artistiques en France) a elle-même souligné la liberté de création ! Cette confusion au sommet de l’Etat est le signe de la nécessité urgente de clarifier et statuer si besoin est.
Où se termine la liberté de création et démarre l’atteinte au sacré ? Pour des millions de Tunisiens, le prêche d’un imam qui appelle publiquement à l’assassinat n’est-il pas blasphématoire considérant leurs valeurs moralo-religieuses et le Coran qui sacralise la vie humaine ? Qui doit décider pour les 10 millions de Tunisiens que tel ou tel acte est blasphématoire ? Autant de questions cruciales que cette affaire aurait du servir paisiblement au delà des clivages suscités.
Loin de favoriser le débat, l’option politique retenue est de laisser faire la justice. Est-ce vraiment à la justice de caractériser une notion aussi complexe et aussi engageante pour la vie de millions de Tunisiens ? Surtout que la jurisprudence actuelle prononcée dans des affaires récentes (le film Persépolis et de la couverture du journal Attounissia) est très conservatrice voire rigoriste. Avec le vide actuel, les risques de dérive sont notoires. Qu’est ce qui empêcherait par exemple la justice de poursuivre pour délits de blasphème quelques centaines de milliers de Tunisiens adeptes d’un langage irrévérencieux et insultant à l’égard de la divinité ?
Samir Bouzidi

