Extrait de l’intervention de M. Laurent Fabius en clôture du Colloque international » Le monde arabe à l’âge des révolutions » – Sciences Po Paris – 27/06/2012 : « La France et le nouveau monde arabe »
Le 17 décembre 2010, lorsque Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant tunisien, s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid, personne ne sait encore qu’une onde de choc est en train de naître qui va transformer le monde arabe. Un an et demi après, alors que le Frère musulman Mohamed Morsy vient d’être élu président de l’Egypte, pays le plus peuplé de la région, la physionomie de celle-ci a changé en profondeur. Oui, il y a à l’évidence un « nouveau monde arabe » et la France doit se situer par rapport à lui.
Ce vent de liberté a rendu notre voisinage arabe et méditerranéen souvent méconnaissable, le paysage dessiné par le ou les « printemps arabes » frappant par ses contrastes et ses incertitudes. Au-delà des différences traditionnelles – le Maghreb n’est pas le Moyen-Orient, lequel n’est pas la péninsule arabique -, une nouvelle cartographie se dessine.
En Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yémen, les régimes sont tombés et les dictateurs chassés grâce à une alliance inédite entre la jeunesse, les classes moyennes et les militaires. Pour ces pays, après la tempête, l’enjeu est maintenant de bâtir un ordre politique, économique et social plus juste et plus stable.
Si les changements portés par les printemps arabes sont spectaculaires, l’avenir apparaît donc fragile et incertain. En France et en Europe, cette incertitude provoque, dans l’opinion, des sentiments mélangés. L’aspiration démocratique inspire une vague de sympathie ; mais les risques d’instabilité politique, leurs conséquences économiques et la montée des intolérances suscitent pour le moins des interrogations.
Dans ces conditions, qu’espérer, que craindre, que faire ? Voilà trois questions auxquelles je souhaite apporter des éléments de réponse.
La France regarde avec confiance les changements dans le monde arabe car elle est convaincue qu’il est toujours préférable de faire le pari de la démocratie. Avec confiance, mais avec lucidité, car nous n’ignorons pas les défis du présent, du proche avenir et du long terme. Il n’est pas en notre pouvoir de transformer mécaniquement les révolutions en succès et nous n’avons pas à nous ingérer dans la vie politique d’Etats souverains. Pour autant, consciente de ses responsabilités, la France veut et doit contribuer activement sur le plan bilatéral et multilatéral aux progrès des transitions démocratiques, économiques et sociétales.
Qu’espérer ? Les mouvements à l’œuvre dans les sociétés arabes sont profonds et , je le disais, complexes. Ils expriment des attentes – la liberté, la justice, la dignité, la démocratie – qui sont aussi les nôtres et font écho à des valeurs traditionnellement portées dans le monde notamment par la France. C’est ainsi que personnellement j’ai accueilli ces mouvements dès les premières semaines de l’année 2011. Et c’est pourquoi j’ai regretté, comme beaucoup d’autres, le rendez-vous manqué du gouvernement français de l’époque avec cette dynamique révolutionnaire. Au Maghreb, la France – en tout cas son gouvernement – a déçu ; déception renforcée par la stigmatisation de l’immigration à laquelle celui-ci se livrait parallèlement.
Le grand espoir suscité par les révolutions arabes, c’est celui d’un monde arabe vivant dans la paix, la stabilité et la prospérité par la démocratie et la liberté.
Cet espoir, je le crois possible. Les révolutions ont été le révélateur d’un monde arabe épris de liberté, en quête de dignité, en attente de droits politiques et sociaux. Là où nous avons nous-mêmes parfois donné le sentiment de douter de nos valeurs démocratiques en nous satisfaisant du statu quo dans le monde arabe et ailleurs, ces révolutions viennent nous rappeler l’universalité de ces aspirations.
Je veux dire ici mon admiration à celles et ceux – syndicalistes, militants des droits de l’homme, bloggeurs, étudiants, simples citoyennes et citoyens, parfois militaires -, qui ont eu le courage de se dresser contre la répression de pouvoirs cruels, assis sur des systèmes corrompus. Je pense notamment à l’abnégation de ceux qui, en Syrie et ailleurs, se battent quotidiennement au prix de leur vie.
Le mouvement est maintenant lancé. Le mur de la peur est tombé. Pour la première fois depuis les indépendances, ceux qui étaient plutôt considérés comme des sujets ont enfin le sentiment d’être des citoyens. En Tunisie, en Libye, en Egypte, au Yémen, les sociétés ont montré qu’elles voulaient prendre en main leur avenir, là où beaucoup se permettaient de penser qu’elles en étaient incapables. A été ainsi réfuté le vieux préjugé occidental, fréquemment teinté de colonialisme, qui posait comme principe une incompatibilité congénitale entre aspiration démocratique et monde arabe – avec le sous entendu qu’il s’agissait du monde musulman.
Concrètement, l’espoir que nous pouvons nourrir est que les islamistes qui arrivent au pouvoir par les urnes soient conduits à des compromis utiles pour gouverner, qu’ils montrent qu’ils savent passer de l’opposition au pouvoir, qu’ils respectent le cadre dans lequel ils ont été élus, qu’ils réussissent le développement économique et social et contribuent à réduire l’extrémisme.
Que craindre ? Que, au contraire, ayant réalisé beaucoup de sacrifices pour parvenir au gouvernement, ces nouveaux pouvoirs refusent à terme de les remettre le cas échéant à d’autres ; qu’ils ne parviennent pas à se départir de la culture et de la pratique du monolithisme ancrées dans des années de répression, voir de clandestinité ; que les difficultés économiques et sociales prévisibles les conduisent à se radicaliser ; bref, pour parler brutalement, que le ticket en leur faveur soit un aller sans possibilité sinon de retour, du moins de changement.
Qu’il s’agisse de ces processus électoraux au Maghreb, de la montée de l’islam radical, des menaces souvent graves qui pèsent sur les droits fondamentaux, en particulier ceux des femmes, qu’il s’agisse de la Syrie et du Mali, l’actualité immédiate apporte son paquet d’inquiétudes.
Beaucoup de démocrates craignent, en effet, de se faire voler leur révolution. Dans des sociétés majoritairement conservatrices, l’islam radical d’une part et l’armée de l’autre se présentent souvent comme des recours. Dans les mouvances islamistes, à côté de vrais démocrates existent aussi des adversaires résolus du pluralisme. Entre retour du religieux et conservatisme sociétal, les droits des femmes sont souvent attaqués, ainsi que ceux des minorités religieuses.
L’un des risques est celui d’une révolution empêchée ou confisquée, celui d’une forte déception après une immense espérance. Déception politique, si le processus démocratique est confisqué. Déception économique et sociale, dès lors que les révolutions ont entraîné dans un premier temps un impact économique négatif, notamment sur le tourisme et les investissements étrangers. Les révolutions ont ravivé aussi des tensions internes aux sociétés arabes : tensions sociales et religieuses, tensions entre la modernité et l’affirmation identitaire, tensions entre des sociétés plutôt conservatrices et des jeunesses éduquées plus libérales. En Syrie, en Irak, au Liban et dans l’ensemble du Proche et du Moyen-Orient, le clivage historique entre sunnites et chiites -sur lequel il faudrait de longs développements- apparaît structurant.
Je suis convaincu pour ma part qu’un excès de pessimisme serait aussi inadapté aujourd’hui que pouvait l’être hier l’espoir inconsidéré d’une transition rapide vers une démocratie à l’occidentale.
Les espoirs et les craintes étant mélangés, que faire ? C’est ma troisième interrogation, celle à laquelle un gouvernement doit répondre. Face à une situation aussi complexe, ambivalente, la France, au nom de la proximité, de l’amitié et de l’histoire qui nous lie, porte une responsabilité d’appui. Elle a aussi des intérêts à défendre. Le monde arabe est notre voisin et tout ce qui s’y passe emporte des conséquences directes pour nous. D’un point de vue économique, la stabilité du monde arabe, compte tenu de ses ressources, constitue un enjeu décisif. Il n’existe pas d’autre choix raisonnable pour nous que de travailler à la stabilité, à la paix, à la sécurité et au développement économique de ces partenaires essentiels.
Nous le ferons en respectant quatre grands principes : le refus de l’usage de la violence contre le peuple, la défense des droits fondamentaux, le respect du pluralisme et des droits des minorités, la nécessité de réformes en profondeur afin de répondre aux attentes économiques et sociales des populations.
A court terme, nos priorités sont fixées par les urgences. A moyen terme, la France entend accompagner les transitions démocratiques partout où elles ont été lancées.
En revanche, nous serons à la fois pragmatiques et fermes. La France est volontaire pour reconnaître la légitimité et la diversité des expressions démocratiques et pour parler avec ceux qui en sont issus. Ne serait-il pas paradoxal, en effet, face à des processus démocratiques en cours, d’exprimer aujourd’hui une vigilance plus sourcilleuse que celle dont nous faisions preuve avant-hier à l’égard des anciens régimes dictatoriaux ? Il le serait tout autant de refuser le contact avec des pouvoirs élus et légitimes, alors que nous avons accepté hier des dictateurs comme interlocuteurs.
Dans le même temps, nous devons être fermes sur nos valeurs et lucides sur les événements. La France conservera sa liberté de jugement et s’exprimera si et quand elle l’estime nécessaire. En gardant à l’esprit que la démocratie, c’est aussi le respect de deux grands principes :
- D’une part, sont intangibles les libertés fondamentales – égalité devant la loi, liberté d’expression, droits des femmes, droits des minorités. Nous serons particulièrement attentifs au respect des femmes. C’est une question de dignité, mais aussi de progrès pour la société entière. Pour se donner toutes ses chances, le monde arabe doit donner aux femmes toute leur place.
- D’autre part, il n’est pas de société libre sans possibilité d’alternance politique et sans pluralisme. Nous dénoncerons donc toute tentative de confisquer le pouvoir ou de restreindre les droits démocratiques. Le respect du pluralisme est d’autant plus décisif que les sociétés arabes sont souvent diverses du point de vue ethnique ou religieux. Les droits des minorités doivent être protégés.
Avec les pays du Maghreb, la France partage une responsabilité particulière. Par notre proximité, nous devons être avec eux des acteurs de la construction d’un espace de coopération et d’échanges entre les deux rives. Mais il est aussi essentiel que l’Europe dans son entier s’implique dans le partenariat avec le monde arabe. C’est pourquoi la France portera avec conviction cette priorité méditerranéenne auprès de ses partenaires de l’Union Européenne, selon l’esprit original de la conférence de Barcelone de 1995.
Mesdames, Messieurs, il existe bien un « nouveau monde arabe » : il est divers, parfois déroutant, fait d’avancées et de reculs, mais il parle pour l’essentiel le langage de la liberté, qui reçoit dans notre pays un écho puissant. C’est heureux pour la France, dont la langue fut, et peut être encore, ainsi que le proclamait Jacques Berque en 1956, « l’hellénisme des peuples arabes ». Afin d’illustrer le sens de cette nouveauté arabe pour la France d’aujourd’hui, je reprendrai volontiers la propos de ce grand arabisant, prononcé en un temps où la position de la France auprès des peuples arabes était bien plus délicate. « Nous avons, disait-il, le devoir de contribuer à de jeunes libertés, ne fût-ce que pour ménager en elles notre place. Proclamer l’avenir de la chose franco-arabe, au moment où beaucoup, parmi les autres et parmi nous, le déchirent, l’audace semble paradoxale. Je soutiendrai ce paradoxe… ».
Et bien moi aussi, je soutiens ce paradoxe : l’anticipation avant-hier des indépendances appelle un vaste écho aujourd’hui, alors que les révoltes arabes sont vécues comme le prolongement des luttes d’il y a cinquante ans. Ce printemps arabe, ces printemps parfois menacés d’automnes ou d’hivers, nous rappellent la proximité qui nous lie. Plusieurs millions de nos compatriotes ont leur famille originaire de cette partie du monde. Dans les pays du Maghreb, notre langue est parlée quotidiennement avec la langue arabe aux divers échelons de la société. L’histoire et nos coopérations nous confèrent toujours l’image d’une nation à la culture émancipatrice. Les positions traditionnelles de notre pays en faveur des droits légitimes des peuples, malgré quelques éclipses, nous y ont valu des sympathies durables. Nous devons cultiver ces sympathies, les réveiller parfois, les faire fructifier aussi, les mériter toujours.
En dépit de certains aspects sombres du passé, notre histoire avec le monde arabe est d’abord celle d’une histoire partagée. Les révolutions arabes ouvrent une page nouvelle de cette rencontre historique avec la France, puissance d’influence. Il nous revient de l’écrire ensemble, en amitié et en partenariat avec les peuples arabes, faisant de la Méditerranée un espace prometteur de coopération et de partage.
Intégralité du discours (9 pages PDF)



De perception tte personnelle ; excellente réflexion de LAURENT FABIUS . De toutes les objectivités . Alliant vision de juste mesure, et claire position de fermeté sur le RESPECT (non négociable, réajustable, ou » contournable ») des Droits FONDAMENTAUX de l’ HOMME.( d’autant ceux de la Femme .. )
Par sa belle maturité et le COURAGE de sa Révolution dite Jasmin,par son « Cheminement » indéniable en sa CLAIRE VOLONTE de DEMOCRATIE, ne pouvant qu’accompagner de nos voeux solidaires ! A K / Pdte ONG MAISONS DOUCES France Sénégal