L’argent des Tunisiens de l’étranger, le jackpot !

Une rente annuelle estimée à plus de deux milliards d’euros !

En préambule, rappelons cette réalité historique ! Très majoritairement, les immigrés tunisiens, présents principalement en Europe, sont partis pour se donner les moyens de faire vivre leur famille, celle qu’ils ont fait grandir dans leur pays d’accueil, mais également celle restée en Tunisie.

Depuis cinq décennies, ce projet originel de subsistance familiale n’a cessé d’alimenter la rente financière considérable que perçoit le pays et qui repose sur ces trois besoins de base du travailleur immigré :

• Entretenir sa famille : transferts d’argent…

• Maintenir le lien avec sa famille et son pays : transports aérien et maritime, appels téléphoniques…

• Prouver sa réussite sociale : achats immobiliers…

L’argent des Tunisiens de l’étranger, un business d’État !

Autour des besoins clés de cette première génération d’immigrés, a émergé, puis s’est développée, une économie florissante. De grandes sociétés étrangères (Western Union, Moneygram…) et tunisiennes majoritairement publiques (CTN, Tunisair, Banque Habitat…) ont profité de cette manne estimée à 2 milliards d’euros (dont 1, 2 milliard en transferts d’argent).

Paradoxalement, le secteur privé tunisien ne s’est intéressé que très tardivement à ce gisement de clients. La faute à des enjeux financiers majeurs décrétés d’intérêt public par l’Etat tunisien. Il faut se souvenir que, jusqu’à la fin des années 80, l’argent des Tunisiens de l’étranger constituait la première source de devises du pays. Forts de ce statut, les fonds des Tunisiens de l‘étranger ont été en quelque sorte « nationalisés ». A coups d’avantages exclusifs, les sociétés publiques (Tunisair, CTN, Tunisie Télécom, BH, BNA, STB…) on été missionnées par l’Etat tunisien pour collecter la précieuse manne. C’est seulement une fois que le tourisme et le secteur « off-shore » ont émergé comme nouvelles sources de devises que l’Etat tunisien a implicitement libéralisé le marché, autorisant le secteur privé (notamment les banques) à s’occuper des Tunisiens de l’étranger !

Un secteur privé en retrait !

Cet historique nous a conduits à la situation oligopolistique (voire monopolistique) actuelle, qui voit les marchés historiques des Tunisiens de l’étranger encore dominés par les sociétés publiques. La concurrence joue encore trop peu, le choix pour le consommateur étant trop limité, et le rapport qualité/prix n’est pas toujours avantageux ! Quelques exemples : les tarifs de Tunisair et le CTN sont trop élevés eu égard au service délivré à bord, mais quelle autre solution alternative ? Tunisie Télécom impose des tarifs 30 % plus élevés que Maroc Télécom et Algérie Télécom. Conséquence : les Tunisiens de France paient en moyenne 0,30 euro/min pour appeler le pays quand les Marocains ne paient que 0,23 euro/min. Dans le domaine bancaire, on compte en Europe plus d’une centaine d’agences de banques, contre seulement trois agences pour les banques tunisiennes (Tunisian Foreign Bank, ex-UTB). Il faut dire que le retard pris sur les marchés historiques par les acteurs privés est quasi irréversible. La première génération étant une clientèle captive des marques publiques historiques, les sociétés challengers rechignent à allouer des budgets conséquents pour viser une deuxième génération, certes plus fortunée que ses doyens, mais dont l’attachement au pays est beaucoup plus incertain ! Preuve de cette frilosité, le budget réuni alloué aux Tunisiens de l’étranger par toutes les banques de la place est inférieur au seul budget « Marocains du monde » de la Banque Chaabi, la principale banque marocaine. Et ce scepticisme est exacerbé dans le contexte actuel de crise.

Comprendre les nouvelles dynamiques de consommation

Pourtant, si le pays souhaite maintenir cette manne financière des Tunisiens de l’étranger, le secteur privé doit se montrer plus ambitieux en se persuadant que beaucoup de positions restent à conquérir. Il y a d’abord cette deuxième génération grande consommatrice et largement prescriptrice pour les aînés. C’est notamment sous son influence que les besoins des Tunisiens de l’étranger se sont considérablement élargis à tous les pans de l’économie : immobilier, loisirs/tourisme, santé, agroalimentaire, décoration/matériaux de construction, assurances, commerces, création d’entreprise… Par ailleurs, de nouveaux profils des migrants, plus instruits, plus fortunés, mais plus exigeants, manifestent largement des besoins insatisfaits (banques, immobiliers, loisirs, création d’entreprises…).

Familles, sociétés de transferts d’argent et sociétés publiques parmi les principaux bénéficiaires

A côté des deux géants américains du transfert d’argent (Western Union et Moneygram), le secteur bancaire et les sociétés publiques de transport de passagers (Tunisair et CTN) et les télécoms (Tunisie Télécom) sont les autres grands bénéficiaires de la manne. Selon nos recoupements, les cinq sociétés publiques suivantes se partagent à elles seules 45-50 % des ressources totales : Tunisair, CTN, Tunisie Telecom, BH et la Poste tunisienne.

Cependant, les percées de l’opérateur télécom Tunisiana ou encore de la banque Biat, qui figurent en bon rang dans le classement des marques populaires auprès des TRE, tendent à prouver que les positions historiquement acquises par le secteur public ne sont pas immuables.

L’avenir appartient au privé ?

Notre étude montre très clairement que la deuxième génération née à l’étranger (qui représente environ 40 % de la communauté tunisienne à l’étranger) et les immigrés de profil socio-économique supérieur sont davantage en affinité avec les marques privées. La diversification des besoins des Tunisiens de l’étranger devrait également profiter au secteur privé. Même si les marchés historiques continuent de mobiliser près de 70 % de leurs ressources totales Tunisiens de l’étranger, portées par de nouvelles aspirations chez les vacanciers, les « dépenses courantes » (alimentaire, cadeaux…) et surtout « loisirs/tourisme » (hôtels, restaurants, location de voiture…) sont en progression constante et devraient à terme dépasser les postes « banque » et « immobilier ». Ces deux secteurs semblent être confrontés, d’une part, à la saturation des besoins principaux chez la première génération d’immigrés et, d’autre part, à la défiance vis-à-du pays et/ou des prestataires existants, exprimée par la deuxième génération et les immigrés socio-économiquement plus aisés.

Pour l’avenir, les opérateurs télécoms devraient voir leur part relative augmenter. Avec le développement du mobile et de nouveaux services à valeur ajoutée, de nouveaux débouchés devraient vite se concrétiser, à condition de réduire les tarifs de communication, qui sont notamment les plus chers au départ de la France vers le Maghreb (principale conséquence de la stratégie de rente de Tunisie Télécom). Les opérateurs devraient aussi bénéficier de la crise qui dure en Europe et de la cherté des billets d’avions/bateaux (Tunisair, CTN…), qui prive les familles les plus modestes de séjours réguliers en Tunisie. Ne pouvant pas visiter leur famille, elles se résignent à prendre des nouvelles par téléphone… Enfin, si la situation du pays se stabilise, il n’est pas exclu que davantage de Tunisiens de l’étranger viennent investir au pays, ce qui pourrait augmenter de façon substantielle les recettes globales.

En définitive, le « portefeuille » des Tunisiens de l’étranger appartiendra aux sociétés qui auront intégré ces nouvelles dynamiques de consommation tout en ayant la capacité de satisfaire ces nouvelles exigences selon des standards de qualité accrus.

Article repris du N°19 du magazine 00216


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