La Genèse avec les frères Lumières

Une dynamique cinématographique réelle, quoique modeste, est perceptible dés les prémices du siècle en Tunisie. Le cinéma, étant né sous les yeux des tunisiens, n’était pas perçu comme déculturation vis-à-vis du colon. Colon qui de son côté prend conscience du potentiel propagandiste de ce nouvel outil vis-à-vis d’une population fortement analphabète. Dés 1896, des opérateurs Lumière ont tourné des prises de vue dans la capitale Tunis ; dés 1908 des salles commencent à ouvrir leurs
portes ; et dés les années 20, Albert Samama Chikli est le premier tunisien à réaliser un long métrage de fiction, après avoir été l’instigateur des premières projections de films dans le pays à la fin du siècle précédent. La première période du cinéma en Tunisie sous la colonisation française est de facto caractérisée par un grand métissage et une ouverture « forcée » sur l’extérieur. Ainsi, plusieurs films sont tournés par des étrangers sur le sol tunisien dés 1919. Aprés l’indépendance, le dur apprentissage
Les années 50 avec en leur milieu un événement capital (en 54 l’autonomie interne puis l’indépendance en 56) furent au cinéma ce qu’elles furent au pays : une décennie de transition. En 57 : création de la première société nationale de production, importation, distribution, et exploitation de films, la S.A.T.P.E.C. : Société Anonyme Tunisienne de Production et d'Expansion Cinématographique. Un certain nombre de coproductions fleurissent et plusieurs tournages d’envergures se déroulent en Tunisie. Les films tunisiens sont amateurs. Jusqu’à 1966, année qui verra la production du premier long métrage de fiction tunisien après l’indépendance : « L’aube » réalisé par Omar Khlifi. Année aussi de la création des Journées Cinématographiques de Carthage, premier festival panarabe et panafricain de cinéma. Cette deuxième phase qui s’étendra jusqu’à la fin des années 70 et le début des années 80 sera une phase de tâtonnements et de balbutiements. Elle verra la réalisation de nombreux films généralement classiques dans leurs formes. Leurs thématiques oscilleront entre un retour sur le passé colonial et la libération nationale récente, et une veine plus contemporaine à tendance sociopolitique. Après s’être logiquement recroquevillés sur eux-mêmes un court moment, les films avec cette deuxième veine s’ouvrent à nouveau à l’extérieur notamment à travers la problématique de l’immigration. Et en même temps que de grosses productions sont tournées dans le pays, des auteurs tunisiens, suivant les parcours des immigrés qu’ils filment, tournent en Europe. L’Age d’Or
Vingt ans après « L’aube », un autre film marquera un tournant dans l’histoire du cinéma en Tunisie par son sujet et sa forme, par son accueil critique et public : « L’homme de cendre », écrit et réalisé par Nouri Bouzid et produit par feu Ahmed Bahaeddine Attia. Durant 10 ans, nombreuses œuvres, généralement des premiers films, seront plébiscitées par le public, acclamées par les critiques et sélectionnées dans les festivals internationaux. Durant 10 ans, le cinéma en Tunisie s’est bien porté. Comme leurs aînés de la Nouvelle Vague française qui n’ont pas connu la guerre, les cinéastes de cette petite Nouvelle Vague tunisienne n’ont pas connu la colonisation. Leur souci ne sera pas une édification collective mais des tentatives pour une forme qui épouserait l’individu. Ils développeront une façon particulière d’être présents au monde en s’intéressant aux figures de l’altérité que sont : les minorités religieuses (juives et chrétiennes), sexuelles (les homosexuels), les femmes, le monde des enfants, principalement. Une situation inquiétante
Aujourd’hui en Tunisie, une dizaine d’établissements d’études supérieures ou de branches spécialisées prodigue du savoir sur le cinéma et l’audiovisuel à des centaines d’étudiants dont une centaine en sort diplômée chaque année et ce, depuis 4 ou 5 ans. On estime à plus de 600 environs, les boites de productions en audiovisuel (cinéma, télévision, publicité, clips vidéo, films institutionnels, industriels ou promotionnels, prestations de services, location de matériel…). Les évènements et les manifestations ponctuels autour du cinéma (réguliers ou exceptionnels) sont extrêmement nombreux (plusieurs dizaines rien qu’à Tunis, plus d’une centaine sûrement dans tout le pays). C’est au même moment, au cours de ces mêmes 4 ou 5 dernières années, que les salles atteignent le chiffre de 13 encore en activités alors qu’elles étaient 150 dans les années 70, qu’une production très restreinte stagne à 3 ou 4 longs métrages par an en moyenne, et que la qualité de ces quelques films est globalement très loin, d’être ne serait-ce qu’honorable.

La situation est donc délicate mais à la disparition du parc des salles, l’une d’entre elle CinémAfricArt renait et répond par un parti-pris d’art et d’essai ; à l’agonie de la Fédération Tunisienne des Cinéclubs (créée en 1950) dans des combats d’arrière-garde, Cinéfils (premier club de cinéma indépendant) répond par une nouvelle manière de concevoir et de vivre le cinéma, d’appréhender et de débattre des films ; à l’abandon des instances officielles quant à la promotion de la production nationale à l’étranger, une association de jeunes tunisiens installés en France répond par la création d’un Festival du Film Tunisien à Paris. Le cinéaste Jilani Saadi quant à lui, construit lentement mais surement, un sillon singulier dans la démarche et l’esthétique au sein de la constellation des films tunisiens. « Exit Production » fait de plus en plus parler d’elle de son côté à travers des courts métrages et un documentaire produit avec des sommes dérisoires mais qui convaincs de part leurs qualités formelles et leurs propos.
Un cinéma pour le monde
Le monde gagnerait donc malgré tout à regarder vers ce cinéma, peut-être plus que jamais parce qu’il est entrain d’essayer de renaitre de ses cendres. Cinéma qui, bien qu’évoluant au sein d’une nation, a été de tout temps au monde : a été de tout temps un cinéma du monde, certes de façon plus ou moins maladroite, plus ou moins intéressée. Le Festival du Film Tunisien à Paris est une occasion, bien trop rare pour la rater, de regarder vers ce cinéma.
N.B. : Cet article reprend de façon succincte quelques éléments de réflexion développés dans le livre « Cinéma en Tunisie » (Art Distribution – Tunis. Novembre 2008).
Ismaël*
Auteur du « Cinéma en Tunisie », le Kaléidoscope de la saison 2007 – 2008
180 pages - Editeur : Arts Distribution




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