Pourquoi notre langage est-il si obscène ?

Moufida, employée d’une banque, ne supporte plus de mettre un pied en ville. « On ne cesse de se sentir agressés par des propos vulgaires quand ils ne sont pas orduriers. On n’ose même plus réagir car ce serait très vite une escalade. Du coup on passe son chemin et cette ville que j’aime tant me devient étrangère. » Le chaos semble ainsi avoir contaminé même le langage qui subit aussi une mutation. Pourquoi cette propension à la grossièreté ?

Pendant longtemps, on a mis sur le compte de l’exode rural la perte de certains repères citadins. Pourtant, si la fracture entre villes et campagnes est réelle, c’est la première qui semble perdre de son urbanité au profit d’une grossièreté envahissante. Maher, un jeune homme de 26 ans, ne sait pas formuler une phrase sans y insérer une obscénité, il avoue « mes parents m ont bien éduqué mais ça n’empêche que je suis très vulgaire ;  par contre à la maison, je n ai pas le droit de dire un mot de travers sinon je m en prend une. » Sandra Dachraoui, psychologue affirme que la grossièreté est un palliatif à ceux qui sont dépourvu de vocabulaire, de verve et de sens de la répartie. L’origine de cette perturbation vient de la pauvreté de langage dans laquelle est plongée la société. A force de passer d’une langue à l’autre on n’assimile plus les nuances qui construisent ce qui sert aussi dans le rapport à l’autre. Pour certains, c’est également l’expression d’une rage, d’une colère masquée par se laisser aller verbal qui est aussi une manière de s’exprimer quand on est confronté à des lacunes. C’est aussi un phénomène révélateur de personnalités qui ont besoin de la violence verbale pour se faire valoir. D’ailleurs, il est extrêmement rare qu’une personne de plus de 50 ans use d’un vocabulaire ordurier de manière systématique. Ce serait plutôt l’apanage des jeunes du fait de leur environnement social et amical. A défaut de synergie et de symbiose, règne un  mimétisme chez les jeunes qui leur fait endosser les mêmes vêtements mais aussi le même langage. La vulgarité devient tendance au même titre que des lunettes D&G, c’est un code qui s’instaure inspiré du fait que les grandes gueules ont souvent le dernier mot.

Avenue de Paris, au cœur de Tunis, un jeune homme s’adresse, à partir de son portable, à un interlocuteur invisible. Toutes ses phrases sont émaillées de propos d’une extrême grossièreté et pourtant personne ne réagit. L’aspect le plus choquant de cet événement ne tient pas à son caractère exceptionnel. Mais, au contraire, à son extrême banalité. La muflerie serait-elle devenue la norme ? Il est vrai que l’anonymat apporté par internet conforte une certaine facilité et est un « open space » pour les dérives. La rage hystérique qui sévit sur clavier fait que très vite le réseau adopte un niveau de langage où l’insulte même en abrégé n’est plus une impolitesse ou une injure mais un mode d’expression usuel et non plus une dégradation du tissu social. L’éminent linguiste tunisien Majid El Houssi avait averti des conséquences des dérives sémantiques. Il aimait à évoquer le voyage du mot « Gaouri » qui signifie, en dialecte,  «  l’occidental », sous entendant également le mécréant. Ce terme venu du turc via le persan désignait  ceux qui suivaient la religion de Zoroastre. Des siècles plus tard, les beurs des banlieues le font leur et l’utilisent pour se moquer des français de souche. C’est ce même glissement qui fait qu’aujourd’hui, des mots ont acquis des valeurs et des connotations grossières sans qu’ils aient une origine vulgaire.

Il est paradoxal de constater que dans une société qui se tourne vers des référents religieux, l’obscénité urbaine ne semble déranger personne alors qu’il y a quelques années à peine, la civilité était maîtresse du savoir. Le culte de la grossièreté n’est pas à prendre à la légère. Un niveau de langage en chute libre compromet tout échange d’idées, dont les idées elles-mêmes, sans lesquelles il n’y a pas de progrès.

 

source : mag 00216

2 Réponses to Pourquoi notre langage est-il si obscène ?

  1. Missfine dit:

    Je pense que les médias tunisiens y sont pour quelques chose. Prenons l’exemple de mosaiquefm. Je n’ai rien contre cette chaîne de radio que trouve très « sympathique ». Mais à travers ses émissions on ne peut pas échapper aux slogans et aux sketchs formulés à la manière de « MIGALO » ou plutôt le fameux « Seyes Khouk ». Bien que je fais partie de ceux qui trouvent ces sketchs rigolos et très légers, mais je pense qu’il a véhiculé parmi les jeune un langage très grossier et qui n’est pas le « notre ». Dès lors, c’est devenu très à la mode et que même le fameux producteur Sami Fehri s’en est inspiré pour nous gaver avec son émission de Migalo durant le mois de ramadan.
    Sans oublier bien sur l’image transmise par les derniers feuilletons : casting (hamma et compagnie, kenza et compagine), maktoub et compagnie, njoum ellil, tunis 2050…
    Quand j’étais jeune c’était l’époque de Khottab Al Bab.

    De mon point de vue, je ne pense pas que l’exode rural en soit la principale cause. Car à la campagne les gens sont beaucoup plus éduqués. Ils ont beaucoup plus de valeurs que les citoyens de la ville.
    D’un autre côté, le manque d’encadrement des jeunes à l’extérieur du cocon familial y est aussi pour quelque chose.
    C’est bien beau de connaître les causes, mais il faut trouver des solutions. Les jeunes sont purs et innocents : leur formatage est donc très facile. Mais la mise en place de moyens éducatifs qui marchent, demande une grande mobilisation et prise de conscience du problème de langage et des problèmes dérivés. Car le langage, n’est pas le soucis principal de nos rues tunisienne et plus particulièrement « tunisoises ».

  2. La Pinta dit:

    Je pense que c’est un faux problème. La majorité des jeunes Tunisiens restent très corrects, très respectueux des anciens, par exemple, très serviables. Ce langage est pour eux une façon, certes maladroite, de s’affranchir du poids des adultes, de la lourdeur d’une société. C’est peut-être également l’expression très réservée d’une rage face à l’ennui, au manque de lieux d’amusement, au manque de propositions culturelles. Il serait absurde de les juger sur cette manifestation de tentative de liberté. La vraie question est : que leur proposer hors une société vide de consommation à laquelle le grand nombre n’a pas accès.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>