Censure, autocensure: les mailles d’un filet bien tramé.
La censure constitue une puissance intimidatrice qui s’exerce en amont de la création.
Il n’y avait aucune raison pour que je me trouve personnellement confrontée à la question de la censure. C’est vrai, la censure est tombée dans ma vie comme par inadvertance.
La vie a fait que j’ai vécu sept ans à Tunis, et que j’y rencontre Elisabeth Daldoul alors qu’elle avait fondé récemment les éditions Elyzad. Tunis, par hasard est né de cette rencontre. L’expérience de la censure s’est déployée corrélativement, peu à peu, comme un sombre éventail, accompagnant le cheminement de l’écriture, puis le volet éditorial, sans qu’à aucun moment ne soit remis en cause le projet de publier le livre dans cette maison -bien que l’éventualité, je devrais dire la tentation, ait surgi, je ne le nie pas. J’aurais pu, certes, proposer le livre qui s’était écrit à un éditeur français; mais j’aurais vécu cette tentation comme une lâcheté, un confort que moi je pouvais m’offrir, contrairement à d’autres, que je connaissais, pour qui j’éprouvais de l’estime et de l’admiration. De sorte qu’épouser jusqu’au bout la logique du pays dans lequel je vivais m’est apparu comme une nécessité. Je devais accompagner le travail éditorial exceptionnel d’une éditrice qui me donnait ma chance.
Parler aujourd’hui de cette aventure est facile, dans une certaine mesure, pour moi qui suis française, vivant de nouveau en France; plus facile que si j’étais tunisienne. De sorte que j’ai l’impression, en le faisant, de témoigner d’une expérience partagée par d’autres, plus silencieux, plus en danger que moi-même. S’il m’est plus aisé que d’autres de prendre la parole, je ne le fais pourtant pas sans peine. Cette traversée de la censure, étrangement, je ne l’ai pas vécue en dilettante. Elle a résonné dans la fibre même de mon activité créatrice, quand je ne m’y attendais pas.
Elisabeth Daldoul connaissait mon travail, elle m’avait demandé d’écrire un livre dans lequel j’aurais peint ce que je percevais, dans une posture résolument subjective, en tant que française résidant à Tunis, de ce qu’elle appelait « la vraie Tunisie »: entendez par là une Tunisie loin des clichés proposés par les opérateurs touristiques, loin des clichés éculés de l’orientalisme. Et pour la censure? La censure? On verra. Après.
J’ai pris d’abord la censure comme une donnée qui faisait partie de la « commande »: c’était une contrainte, au sens où on entend ce terme dans un exercice de style. Une contrainte littéraire, stimulante, somme toute. Je n’imaginais pas les mécanismes que je mettais en branle dans mon processus de création, avec une légèreté insouciante, sans m’en apercevoir. Je n’imaginais pas la puissance des implications éthiques, qui très vite, ont travaillé le tissu interne d’une logique que je prenais naïvement comme relevant essentiellement du champ artistique.
Forcément, placer la censure ultérieurement dans le processus d’écriture, était une façon de la placer au coeur même du dispositif de création. Impossible, quand on sait qu’existe un comité de censure, d’écrire comme s’il n’existait pas. L’écriture s’engage sans même qu’on s’en rendre compte dans la logique de l’ellipse, du contournement ou du détour: on n’a pas envie que le texte soit censuré, donc on omet, d’instinct, ce qu’on sait qui le sera. Le livre s’écrit étrangement en creux. Il se dessine comme contour, il désigne le vide qu’il cerne. La contrainte que l’auteur s’impose est si forte qu’au final, il ne reste plus grand chose à censurer. Tout au plus, peut-il consciemment laisser tel ou tel aspect qui sera, ensuite, parce qu’il le souhaite, -ou parce que quelque chose aura échappé au silence- discuté « ultérieurement ». Voilà que l’autocensure entre de nouveau en exercice, à un autre maillon de la chaine du livre: celui de l’éditeur. C’est que concrètement, le comité de censure à Tunis n’intervenait pas à la réception du manuscrit, mais après impression des livres, de sorte que l’éditeur, comme l’auteur, était lui aussi pris dans cette paranoïa de l’autocensure, pour éviter la catastrophe économique du pilon. La censure fonctionne avant tout comme puissance d’injonction muette, par sa simple existence. Même si elle agit peu dans les faits, son action symbolique s’exerce avec violence et efficacité dans toute la chaîne du livre. Ce qui fait sa force, c’est qu’elle n’a pas à s’exercer. Elle reste une menace, une épée de Damoclès. Or, vivre sous l’épée de Damoclès rend fou. La censure met en branle la paranoïa de ceux qui la subissent.
L’ellipse, le lapsus, bref, la loi du silence.
Si j’essaie de dresser une cartographie des espaces interdits, et donc frappés par le double mouvement bien orchestré de l’autocensure, je trouve plusieurs régions affectées par le silence, dont la géographie se décèle en creux dans les livres.
La première région, évidente, est le champ politique. Inutile de parler du régime de Ben Ali, puisque toute allusion, toute critique, conduit au pilon. Je n’en ai pas parlé. Ce qui a pu m’échapper, est passé ensuite au crible du deuxième temps de l’exercice de l’autocensure: le travail du manuscrit avec l’éditeur. Il est possible d’en donner un exemple très concret:
Mi mai, et déjà 45° à l’ombre; c’est révoltant, et sur l’autoroute qui relie Tunis à la Marsa, les automobilistes conduisent avec révolte, parce que le réseau routier constitue ici le seul espace d’expression non réprimé; on est quitte pour dix dinars glissés la main à la main au représentant de la loi; à tous les carrefours a lieu le rituel furtif entre un agent de police et un chauffard; car tout le monde ici est un chauffard en puissance; nul n’est à l’abri de la pulsion expressive qui pousse les voitures à doubler à droite, à enfiler la rage au pot un sens interdit, à griller témérairement un feu rouge, le coeur tout palpitant d’audace. Non, nous ne sommes pas des faibles, semblent se persuader les pneus qui crissent, les “taxistes” à cheval sur deux voies, systématiquement, pour négocier le chemin le plus rapide. Prise dans la nasse le mors aux dents, les larmes me viennent aux yeux, je ralentis soudain dans un sursaut de conscience, engluée dans la chaleur noire de l’orage qui se prépare. Tous les cent mètres au bord de la route une voiture, capot ouvert, fume, le ciel charbonneux juste au-dessus de la carrosserie. Et ils s’imaginent que leur moteur va refroidir dans la fournaise! Chacun ricane, l’oeil toutefois rivé sur l’aiguille qui marque la température de l’huile; nul n’est à l’abri non; ceux qui hier étaient au bord de la route rient plus fort que les autres, comme pour s’expurger de leur propre honte.
La phrase en caractère gras ne se trouve évidemment pas dans la version finale…
Mi-mai, et déjà 45° à l’ombre ; c’est révoltant, et sur l’autoroute qui relie Tunis à la Marsa, les automobilistes conduisent avec révolte. De plus en plus souvent, je me surprends à conduire dangereusement, je mesure combien en chacun de nous menace un chauffard en puissance ; nul n’est à l’abri de la pulsion expressive qui pousse les voitures à doubler à droite, à enfiler la rage au pot un sens interdit, à griller témérairement un feu rouge, tout palpitant d’audace. Non, nous ne sommes pas des faibles, veulent se persuader les pneus qui crissent, les “taxistes” à cheval sur deux voies, systématiquement, pour négocier le chemin le plus rapide. Prise dans la nasse le mors aux dents, les larmes me viennent aux yeux, je ralentis soudain dans un sursaut de conscience, engluée dans la chaleur noire de l’orage qui se prépare. Tous les cent mètres au bord de la route une voiture, capot ouvert, fume, le ciel charbonneux juste au-dessus de la carrosserie. Et ils s’imaginent que leur moteur va refroidir dans la fournaise ! Chacun ricane, l’œil toutefois rivé sur l’aiguille qui marque la température de l’huile ; nul n’est à l’abri, non ; ceux qui hier étaient au bord de la route rient plus fort que les autres, comme pour s’expurger de leur propre honte.
Cet exemple montre comment la commande qui m’était faite, et que j’avais acceptée, me plaçait dans une double injonction, dont je n’ai aujourd’hui encore, pas cessé d’éprouver la contradiction douloureuse. Comment représenter une autre Tunisie que celle dépeinte par la propagande touristique, sans passer au pilon? Comment peindre Tunis sans adopter la palette de la complaisance? Comment accepter la contrainte-censure, tout en m’efforçant de mettre en mots la violence d’une réalité socio-politique que j’éprouvais, dans ma chair de française, tous les jours?
Cet extrait permet de comprendre où passe le pointillé au-delà duquel on a dépassé les bornes de ce qu’il est possible de dire. Le livre adopte la forme d’un constat, sans commentaire… Il traduit des ambiances, dont on ne donne jamais les causes.
La deuxième région affectée par l’interdit est le champ du religieux. Il existe plusieurs départements, dans cette région. Le département le plus dangereux est celui qui croise le religieux au politique, notamment, à travers l’évocation de l’islamisme. Un chapitre se trouve dans le livre, qu’on ne comprend pas du tout en France. Plus exactement, ce qu’on lit entre les lignes relève du contresens. Deux messieurs se promènent; ils son arrêtés et amenés au poste par un policier. A l’origine, le chapitre finissait ainsi:
On les fera attendre assez longtemps, pour les faire mariner; le chef finira par entrer pour les entendre. Alors comme ça, vous faites partie d’une association; Issam laissera un bon moment le qui pro quo s’installer, pour le plaisir de manipuler les ficelles de la situation, avec tout l’humour d’un dramaturge qui joue avec le feu de la censure. Oui, voici nos cartes d’adhérents; et de tendre la carte d’adhérent à une association des amis de l’ornithologie; le chef lit; à mesure son visage se décompose, ridiculisé par la douche de cette révélation inoffensive. Et de se retourner en aboyant sur le pauvre gosse, transmué en gibier. Pauvre bleu, imbécile va.
Même moi, je reconnais la différence entre une barbe pédagogique et une barbe islamiste.
On les fera attendre assez longtemps, pour les faire mariner ; le chef finira par entrer pour les entendre. Alors comme ça, vous faites partie d’une association ; Issam laissera encore un peu le quiproquo s’installer, pour le plaisir de manipuler les ficelles de la situation, avec tout l’humour d’un dramaturge qui joue avec le feu. Oui, voici nos cartes d’adhérents ; et de tendre la carte d’adhérent à ladite association des amis de l’ornithologie ; le chef lit ; à mesure son visage se décompose, ridiculisé par la douche de cette révélation inoffensive. Et de se retourner en aboyant sur le pauvre gosse, transmué en gibier. Pauvre bleu, imbécile va.
La coupe entretient une ambiguïté qui n’est pas levée. A Tunis, elle est comprise, et pourtant, aucun mot n’est ici répréhensible, dans son sens littéral. De sorte que hors contexte, en France, j’ai constaté que les lecteurs prenaient la complicité des amateurs d’oiseaux pour une complicité homosexuelle: ce qui montre bien à quel point l’implicite agit avec les interdits locaux…
Mais il existe aussi d’autres domaines dans le champ religieux, également difficiles à aborder. Notamment quand le religieux croise la question des moeurs. Ici émerge une autre question que j’ai rencontrée dans l’écriture de ce livre, qui est celle de la légitimité. Curieusement, alors qu’un arabe est autorisé à poser un regard sur l’occident et sur le christianisme, un occidental, un français notamment, qui évoque la civilisation et les pratiques religieuses des autres, est toujours frappé de suspicion, non seulement de la part des arabes, mais aussi de la part des français. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet; je me contenterai ici de noter qu’à mes yeux cet interdit-là est une conséquence de la colonisation, et plus largement, de la tradition d’hégémonie outrancière de l’Occident. L’ancien colonisé, à vif, est prompt à suspecter l’ancien colonisateur d’être, une fois de plus, dans l’exercice abusif de sa puissance. Et l’ancien colonisateur a tendance, dans un repentir mal placé, à confondre mauvaise conscience du bourreau avec respect d’autrui. En d’autres termes, les français, s’interdisent de parler du monde arabe autrement qu’en des termes complaisants, parce qu’ils ont peur de passer pour ce qu’ils furent: des colonisateurs, persuadés de leur supériorité intrinsèque, et de la nécessité de convertir le « reste » du monde. Il est temps de sortir de cette impasse. Il est temps de retrouver une estime de l’autre, qui se traduit, à mon sens, par la remise en circulation d’une parole vraie.
Il y a un épisode qui n’existe plus dans Tunis, par hasard, et que j’ai repris, sous une autre forme, dans une pièce de théâtre, La mer n’a pas d’horizon, parce qu’il restait en moi de façon obsessionnelle, comme exprimant de façon forte l’incommunicabilité qui peut exister entre les êtres, dans ce qui touche à l’intime, l’épicentre de l’intime étant bien entendu le sexe, trouble intersection entre le corps, le religieux, et le politique. Je peux donner ici sous la forme d’extraits le texte actuel, qui n’a pas trouvé sa place dans le roman:
L’anecdote se passe dans une prison en Europe du nord; elle met en présence deux hommes, deux arabes; un homme conscient d’être un pécheur ordinaire, et un homme pieu, « un homme à faire ses vingt sept prières par jour »… Ce dernier raconte comment il s’est retrouvé en prison, à la suite d’une aventure qui l’avait sorti de son quotidien d’homme sans histoire. Il rencontre une femme, qui l’aguiche et le fait boire, de sorte qu’il la suit chez elle:
« Quand elle s’est déshabillée, elle a dit, Ben quoi, je te plais plus quand je suis toute nue? Mais c’était pas ça, il pouvait pas, pas comme ça… » C’est que « les poils, c’est péché, c’est péché les poils, il faut se raser d’abord. » Mais le lendemain, quand la fille a dé-saoulé, elle appelle la police, estimant que celui qui l’avait rasée pour « baiser proprement selon la prescription » l’avait « amputée », avait « porté atteinte à son intégrité physique »…
Dans la pièce, un serveur s’étonne: « Raser les poils du minou, une amputation, tu comprends ça, toi? ». Une vieille dame conclut ainsi: « On ne plaisante pas avec les poils de la gargoulette. Pour vous c’est une chose sale; pour nous, une chose grave. »
Ce qui ne s’est pas exprimé dans un livre s’est exprimé dans une pièce de théâtre. Ce vagabondage m’est permis, parce que je vis aujourd’hui en France. Pourtant, j’ai eu du mal, étrangement, à m’autoriser l’écriture de cette pièce; pendant trois mois je ne pouvais rien écrire, c’était comme si j’avais emporté avec moi, dans quelque malle, le comité de censure, et qu’il allait surgir à tout moment.
Cette expérience m’a fait éprouver jusqu’à la fibre à quel point être écrivain n’est jamais anodin. Fondamentalement, elle m’a confirmée dans ce dont parfois on peut douter en France, tant tout semble inconsistant -mais ce n’est qu’illusion d’optique, conséquence d’autres stratégies de censure de notre société -: que les mots ont un poids.
Anne-Christine Tinel

