Pourquoi il faut très vite aider la presse en Tunisie ?

Cet article est un appel citoyen adressé pour la presse tunisienne actuellement déviante mais qui ne doit pas se résigner à jouer un rôle moteur dans la construction de la démocratie dont nous rêvons tous pour notre pays.

Le ciel est bleu et l’air est libre mais la presse est noire !

Avant-hier 12h00 à l’ aéroport de Tunis, à peine débarqué depuis Paris, je savoure, plein d’émotions, mes premiers instants dans la Tunisie libre. Par réflexe professionnel, je me dirige machinalement vers le kiosque presse situé à intérieur du terminal. Un premier zapping sur les « unes » des journaux ne laisse présager rien de positif. Ce que je rêvais secrètement s’avère bientôt être une désillusion. Cette presse « papier » sur le sol tunisien est semblable à la presse en ligne que j’ai l’habitude de consulter depuis mon bureau à Paris. Le ciel est bleu et l’air est libre mais la presse est noire !

Enfoui dans la banquette arrière de mon taxi, je déroule un à un les titres des articles des pages intérieures. Peu ou pas de débats et d’idées d’avenir dans cette presse là. Curieusement, le dictateur et la famille mafieuse sont partis mais les articles les relatant sont toujours aussi nombreux !

Le buzz de l’info tue l’info

Inconsciemment, je revis les mêmes sensations négatives que lorsque je scrute mon mur d’informations sur Facebook. Journaux en mains, je réalise ô combien le réseau social vedette de la révolution a gardé toute sa place dans la Tunisie libre. Dans cette presse tunisienne, tout paraît semblable à ce qu’on peut lire sur Facebook. Les journalistes, loin de vouloir contrecarrer l’orthodoxie journalistique du réseau social N°1, semblent même s’en inspirer en intégrant les règles et certains codes. Leur nouveau Graal : non pas informer loyalement le lecteur mais se hisser à tous prix dans le box office des articles partagés sur Facebook ou Twitter.

Je m’interroge à haute voix : le buzz de l’info serait il en passe de tuer l’info ? Facebook serait-il entrain de s’imposer comme la première source d’information en Tunisie ? Deux perspectives glaçantes pour notre future démocratie !

Dans une démocratie, la presse, c’est elle qui éveille, raisonne, oriente, rassure, mobilise…

Si la presse est importante pour asseoir une dictature, elle n’est qu’un des piliers au même titre que les forces de l’ordre ou le sport par exemple. En revanche, il n’y jamais eu de démocratie durable sans une presse indépendante, responsable et qualitative. Dans une démocratie, la presse est le premier régulateur de la sacro-sainte relation entre l’Etat et les citoyens. C’est elle qui éveille, raisonne, oriente, rassure, mobilise…

De la dictature, nous avons hérité d’un secteur de la presse en ruine et en pleine crise de conscience. Affaiblies par la conjoncture, les entreprises du secteur subissent de plein front les faiblesses de leur modèle économique basé principalement sur les recettes publicitaires. Si rien n’est amorcé par l’Etat, la situation financière précaire des acteurs conduira irrémédiablement à une série de faillites et rien ne laisse à penser que ces disparitions seront compensées par de nouveaux entrants.

Dans le No man’s land actuel , les recettes éditoriales sont simplistes et tout est permis pour faire buzzer l’information : relayer les dernières rumeurs concernant Leila Trabelsi ou soutenir telle grève rapporte plus que tel débat citoyen portant sur la laïcité ou sur  l’emploi dans les régions déshéritées.

Aujourd’hui, le secteur est miné par les règlements de compte et autres coups bas entre d’une part, ceux qui sont accusés d’avoir servi de piliers à l’ancien régime et d’autre part, ceux qui se présentent comme des victimes de la censure et des pouvoirs oppressants.

Tous sont désormais engagés dans une course destructrice à la légitimation politique par le lecteur. Cette phase est une question de survie , le « populisme opportuniste » ainsi né, consiste à alimenter frénétiquement « la soif » des lecteurs en informations sensationnelles à propos de la dictature, la corruption, les grèves, les faits divers, les délations… Les dégâts sont déjà visibles : une profusion d’informations  populistes  et malsaines, d’une fiabilité très discutable sans rapport avec les règles déontologiques de la profession. Dans le No man’s land actuel , les recettes éditoriales sont simplistes et tout est permis pour faire buzzer l’information : relayer les dernières rumeurs de Leila Trabelsi ou soutenir telle grève rapporte plus que tel débat citoyen sur la laïcité ou l’emploi dans les régions déshéritées.

Les médias se trompent de remède car le principal centre d’intérêt des lecteurs réside dans  la construction du pays et les conséquences directes sur   l’amélioration de  leur qualité de vie. Si les acteurs du domaine ne stoppent pas rapidement leur course malsaine, l’équilibre du pays sera menacé tôt ou tard et le rêve de démocratie de tout un peuple pourrait être  sérieusement compromis.

L’Etat ferait mieux de se convaincre rapidement qu’il n’y pas de meilleur investissement pour la démocratie et le développement durable qu’une presse indépendante, libre et respectée.

L’urgence de réguler un secteur aussi stratégique n’a jamais été aussi grande. Dans ce contexte on peut s’étonner de la disparition du Ministère de la Communication alors même que les décisions et mesures urgentes ne manquent pas. Dans un monde idéal, une autorité de régulation aurait déjà alerté les différents directeurs de publication sur la nécessité d’une information plus citoyenne, moins populiste et conforme aux règles déontologiques de la profession ( par exemple : signature d’une charte déontologique…). Ainsi, on nourrirait tous un espoir plus raisonné de voir muter cette presse de la contestation en une force de proposition citoyenne.

Au niveau des structures, il y a là aussi beaucoup à entreprendre en s’inspirant de ce qui se fait par exemple dans les pays anglo-saxons (la référence du genre) ou plus proche de nous en Algérie qui dispose avec le Liban de la presse la plus qualitative du monde arabe.

Pour pérenniser le secteur, la recette gagnante partout dans le monde est l’autorégulation…

Pour pérenniser le secteur, la recette gagnante partout dans le monde est l’autorégulation articulée autour de plusieurs constituantes élues et indépendantes : un syndicat de journalistes, un syndicat des patrons de presse, un club des annonceurs. Au sein d’organismes paritaires (Conseils de presse…), tout ce beau monde échange et s’ajuste en fonction de l’intérêt général. Enfin un organisme de mesure d’audience (type Médiamétrie en France) vient compléter ce dispositif afin de « certifier» la popularité de chaque support. Pour rendre attrayant le secteur vis à vis de nouveaux investisseurs (surtout pour les étrangers), un effort important devra être porté sur la formation des journalistes et du personnel qualifié (rédacteurs en chefs, assistantes de rédaction, photographes, marketeurs, graphistes presse…), la législation sur la protection des sources et des droits d’auteurs…

La mise en œuvre de ce vaste chantier décrit sur quelques lignes nécessite en réalité au minimum cinq ans dans la mesure où la majorité des acteurs acceptent de privilégier l’intérêt général. En absence d’un Ministère de la Communication, qui peut conduire cette réforme ?

Signe du désordre ambiant, des patrons de presse interviewés ces derniers jours ne connaissent même pas leur ministère de tutelle !

La menace la plus pernicieuse tient à l’incapacité actuelle de la presse à gagner son indépendance et à le demeurer.

Déjà abordé plus haut, le modèle économique actuel d’une entreprise de presse (papier ou internet) en Tunisie est très fragile car il dépend quasi-exclusivement des recettes publicitaires (enter 80 et 100% contre 50% en moyenne en France). Or, le panorama du secteur (notamment dans la presse on-line) se compose d’une pléthore d’acteurs ne disposant pas de grandes ressources financières. Tout comme hier, la presse ne pouvait contrarier le pouvoir politique, aujourd’hui elle n’a pas les moyens de déplaire à ses annonceurs. Dans cette configuration, le rapport des forces actuelles joue clairement en faveur des acteurs médias adossés à de grands groupes politiquement liés à l’ancien régime (Mosaique Fm, Shems Fm, Express Fm, Orange, Hannibal Tv…) et des grands annonceurs là aussi souvent en rapport avec  l’ex famille régnante ( exemple : Groupe Mabrouk : Géant, Biat, Orange, Président, Le Moteur, Biscuits Lu, Chocolat Said…).

Aujourd’hui, force est de reconnaitre que cette indépendance vis à vis du pouvoir politico-économique n’est que pure illusion !

Pour nous en persuader,  nous avons posé la question suivante à cinq directeurs de société de presse et/ou de sites internet. « Etes-vous prêt à engager une enquête documentée et à en  publier tout le contenu sans aucune réserve dans vos colonnes ? Voici les deux enquêtes  à traiter » :

1. Les conditions d’octroi de la licence « Orange Tunisie » pour le groupe Mabrouk,

2. Les conditions de concentration du secteur de la distribution aux mains de quelques familles.

Le résultat est édifiant. Aucun des  responsables testés n’est prêt à prendre le risque de déplaire et perdre l’un des plus grands annonceurs privés de la place (Enquête 1) ou tous les acteurs d’un des secteur fortement annonceur (Enquête 2).

Plus gravement, à l’approche des échéances électorales majeures pour notre pays, les garanties en faveur d’une information loyale et objective sont loin d’être remplies. Si les choses n’évoluent pas très vite, les grands annonceurs publics et privés seront à même de peser dangereusement sur le jeu démocratique en imposant à tel ou tel support média la promotion de leur candidat favori (celui qui protègera le mieux leurs intérêts politico-économiques).

Vite du sang neuf !

Pour une presse réellement libre et indépendante, seule à même de jouer un rôle régulateur dans une démocratie durable, il est urgent d’ouvrir le secteur à de nouveaux profils d’investisseurs : tunisiens ou étrangers, indépendants financièrement et politiquement, motivés par une intégration commerciale (groupes de presse internationaux, grands portails internet…) ou désireux optimiser une intégration industrielle (ex : imprimeurs, SSII…).

Dans cette perspective, la réforme du code de la presse doit être très vite mise en œuvre et permettre enfin à des investisseurs étrangers et/ou personnes morales (tunisiennes ou étrangères) de pouvoir postuler à l’agrément de société de presse.

Plus largement, il s’agit de rendre attrayant un secteur aujourd’hui en proie au doute mais qui demeure un investissement stratégique très prisé par les milieux d’affaires dans les  grandes démocraties.

Presse et démocratie, deux destins étroitement liés !


Samir Bouzidi


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3 Réponses to Pourquoi il faut très vite aider la presse en Tunisie ?

  1. Senda Baccar dit:

    Il faudrait que les insultes cessent de fuser à l’encontre des journalistes. On ne peut pas travailler dans ces conditions. D’autre part, même si nous nous accrochons à cette liberté chèrement acquise, même si nous faisons serment de ne plus jamais revenir en arrière ni faire de concession, nous manquons cruellement de moyens. Même des journaux comme les miens, qui ne recevaient pas de subventions de l’ATCE, oubliés du gouvernement « provisoire », ont du mal à tenir le coup.
    Mais on tient :-)
    Merci pour votre article.

    • observateur dit:

      Votre journal Livret-santé n’était peut-être pas subventionné par l’ATCE (la commission d’enquête le démontrera), mais l’inféodation totale aux laboratoires pharmaceutiques et autres annonceurs est un autre fléau des médias Tunisiens.

  2. Anis Baklouti dit:

    Votre article est admirablement bien fait. Cependant, je ne crois pas que de telles réflexions soient réellement constructives. En effet, quand une entreprise de presse se doit de payer les charges qui lui sont dues, elle n’irait pas chercher midi à quatorze heures. La précarité impose les moyens de bord. Pour le cas de nos publications régionales, ce ne sont ni l’ATCE, ni la publicité des grandes entreprises qui les font miraculeusement continuer à exister, mais c’est uniquement le soutien de quelques centaines d’abonnés convaincus du produit. L’ATCE, au contraire, nous privait du flux publicitaire, tel celui de la BNA, Tunisair, Tunisie Télécom, etc., et la liste est bien plus longue..

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